AU-DELÀ DES APPARENCES
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« Ce sera une petite réunion toute simple » m’avait dit ma tante. Mais la simplicité reste une notion très relative quand on s’appelle Chanteclerc. Je le mesurai une nouvelle fois en franchissant le portail orné d’une imposante banderole : « Bienvenue à la maison Audrey ». L’allée principale avait été colorée de généreux bouquets jaillissant des bordures herborées. La façade disparaissait sous une forêt de ballons aux formes carnavalesques, quant à la terrasse de derrière, elle avait été transformée en jardin d’Éden.
Je réprimai une grimace face à cette exubérance en songeant à quel point le retour d’Audrey relevait du véritable miracle. Ainsi le soulagement d’une mère justifie tous les excès. Cette même compréhension s’affichait sur le sourire de chaque invité. Une centaine de personnes s’égayait déjà autour de la piscine, sur la pelouse d’un vert surnaturel et jusqu'à la haie d’azalées du Japon derrière laquelle s’ouvrait l’océan. Ses reflets émeraude fondaient paresseusement dans le bleu éclatant de l’horizon, c’était vraiment une somptueuse journée.
– Quelle joie de vous voir ! Profitez donc du buffet, couinait ma tante de convive en convive.
Il fallait pour cela franchir une barrière de gamins plantés près des pyramides de sucreries aux couleurs irrésistibles, des fontaines de soda pétillant avec malice, des labyrinthes de chocolats dans lesquels se dissimulaient des hordes de guimauve. Toute la classe de la petite opérée avait répondu à l’appel de l’amitié et succombait aux délices de la gourmandise. S’y ajoutaient les petites copines de la danse, les partenaires d’équitation, les camarades de l’école de musique. Les mères de cette marmaille exubérante s’étaient un peu repliées vers la piscine, avec les amis de mes oncles et tantes venus témoigner de leur affection après cette douloureuse épreuve. Évidemment les premières étaient souvent épouses des seconds, également amis de lycée ou d’université, partenaires de golf, associés ou clients. En fait toute la bonne société de la ville s’était donné rendez-vous pour fêter le retour d’Audrey.
La jeune convalescente paraissait un peu perdue dans sa propre fête, son visage blême maintenait un sourire de circonstance qu’on devinait douloureux. Tous s’accordaient sur l’évidence qu’il ne fallait pas la fatiguer, pourtant chacun mettait un point d’honneur à la retenir de longues minutes pour rabâcher le scénario de ces derniers mois : l’inquiétude après la découverte de la maladie cardiaque, les longues journées d’angoisse à la clinique puis la terrible décision de tenter une opération de la dernière chance, suivie des interminables heures d’attente avant l’annonce du succès chirurgical et enfin les semaines de convalescence.
– Moins de cinq heures d’opération, un exploit ! répétait-on comme un refrain.
– Ces chirurgiens sont des magiciens. Des virtuoses !
– Ce professeur Belmont est un génie ! m’assura une mère larmoyante d’émotion, tandis que je parvenais enfin à déposer sur la joue d’Audrey un baiser qu’elle remarqua à peine. Justement on annonçait l’arrivée du héros. Ma tante se précipita, tourbillon de voiles haute couture porté par un zéphyr de parfum capiteux.
Je préférai fuir l’attroupement pour me réfugier dans le salon par la baie vitrée largement ouverte. Sur la bibliothèque, les photos de famille. Les quatre soeurs Peyrac dans leur tenue de Jeannettes, de diplômées, de mariées. Des quatre, ma mère était toujours la plus délurée. Sur leur photo de mariage, mes parents riaient comme à une bonne blague. J’éprouvais toujours le même pincement au cœur à les voir ainsi heureux, inconscients du terrible destin qui les attendait. Un an après leur mariage je naquis et à peine cinq ans plus tard ils se tuèrent dans un accident de voiture. Je n’ai gardé d’eux que ces images de bonheur désormais jaunies par trente-cinq ans d’absence.
– Voyons ma chérie, tu ne te joins pas à la fête ? s’étonna une voix familière.
Mon oncle Pierre était aussi long et maigre que sa femme ronde et replète. Même dans leurs goûts vestimentaires ils semblaient opposés, les costumes sombres très classiques de l’un trahissant l’extravagance des robes aux couleurs intransigeantes de l’autre.
– Si, bien sûr. J’avais simplement besoin de venir un peu ici.
Son visage aux rides creusées se fendit d’un tendre sourire compréhensif. Il laissa son regard glisser sur les photos.
– Nous avons eu peur, tu sais, lâcha-t-il enfin. J’ai bien cru que le destin allait nous la prendre, après avoir attendu plus de vingt ans pour daigner nous l’offrir ! Je ne l’aurais pas supporté...
Je lui pris la main pour la serrer doucement. Mes tantes et oncles s’étaient relayés pour m’élever jusqu'à ce que j’entre en pension au lycée. Mais Pierre était le seul avec qui j’avais véritablement pu établir un lien, une sorte de langue commune qui se passait de mots.
– Et toi, comment vas-tu ? Hélène a reçu ton nouveau livre, elle te fait beaucoup de publicité.
– Ça prouve qu’elle ne l’a pas lu, plaisantai-je.
Il sourit, nous savions l’un et l’autre que c’était le cas. Lui aussi se contentait d’aligner avec fierté mes oeuvres dans la bibliothèque. Depuis des années ses yeux ne lui permettaient plus de lire.
– Et pour le reste, ça va ?
– Ça va.
Il n’insista pas, je ne m’étalais jamais sur le désastre de ma vie privée. Nous ressortîmes ensemble, décidés à tenter une approche du buffet. Aussitôt les trémolos haut perchés de ma tante nous accrochèrent comme des hameçons. Impossible de lui échapper.
– Ah, la voilà ! Eli, ma chérie, viens donc que je te présente.
Ses deux bras s’enroulaient autour de celui d’une grande femme brune. Je rencontrai un regard félin qui paraissait aux abois et un beau visage aux lignes racées soulignées par un sévère chignon, le tout parvenant à maintenir une façade de politesse très professionnelle. Pourtant il me sembla qu’une lueur s’y éveillait quand ma tante me présenta. La femme me sourit, je dus faire un effort pour me détourner de ses lèvres pleines et sensuelles.
– Je suis ravie de faire votre connaissance, me dit Irène Belmont.
Sa voix grave, un peu rauque se contenait difficilement dans le ton de sécheresse qu’elle lui imposait. De même son corps demeurait figé derrière une carapace de tailleur strict qui l’encadrait, comme pour ne pas le révéler.
– Enchantée, répondis-je d’une voix que j’espérai tout à fait naturelle. Je ne savais pas que le héros était une charmante héroïne.
– J’aime beaucoup ce que vous faites, continua-t-elle en prenant un des verres que mon oncle nous tendait.
– Vous n’êtes pas obligée, vous aurez quand même à boire.
Elle sourit de mon ironie mais ne se détourna pas.
– J’ai adoré « Éva, absolument » et son final très... tranchant. L’humour gothique des « Éternelles Fiançailles » m’a amusée mais j’avoue préférer les personnages plus border line comme le fils d’Éva ou même cette femme dans « Au bord des routes »...
Je restai scotchée à mon verre tandis que ma tante gloussait de plus belle.
– Mais tu as une véritable admiratrice !
– Je lis beaucoup, c’est même mon seul hobby, avec la voile. J’ai une amie libraire qui me fait une sélection des nouveautés. Elle connaît mes goûts mais arrive parfois à me surprendre. Vous étiez une agréable surprise.
Ses prunelles aux reflets améthyste diffusèrent pendant quelques fractions de seconde une chaleur presque tendre, avant de revenir à leur froideur habituelle.
– Quel bonheur, répéta ma tante décidée à reprendre l’avantage de la conversation, vous avez sauvé la vie de ma fille adorée. Je ne saurais jamais assez vous en remercier.
– Je suis heureuse qu’elle ait pu bénéficier de nos avancées technologiques. C’était une opération très risquée, vous avez fait preuve d’un courage remarquable et Audrey a été une patiente exemplaire.
Son attention revenait vers moi. J’anticipai, coupant court aux banalités de ma tante.
– J’ai lu que vous étiez parmi les pionniers en chirurgie cardiaque, mais aussi dans tout ce qui est recherche sur le cerveau. J’avoue m’en être un peu inspirée pour mon prochain roman.
– Vraiment ? Et bien si vous aviez besoin d’éclaircissements, n’hésitez pas.
Elle paraissait amusée par cette idée. Je m’enhardis.
– Justement, je me demandais s’il serait possible d’avoir quelques conseils techniques, juste pour éviter d’écrire trop d’énormités...
Après une fouille rapide, elle sortit une carte de son petit sac à main pour me la tendre.
– Appelez-moi demain. Nous en reparlerons.
Nos regards se croisèrent. Je me sentis comme au bord d’un lac de montagne, hésitant entre la promesse voluptueuse de la baignade et la réalité glaciale des quelques degrés de l’eau.
Une vague cancanante emporta aussitôt l’héroïne, superbe dans sa froideur professorale.
Irène s’éclipsa assez vite de la fête, c’est-à-dire dès que la mère d'Audrey consentit à lui lâcher le bras. Elle avait reçu les félicitations de tout ce que la ville comptait comme figures dans les domaines les plus variés. Une bonne opération publicitaire aux retombées prometteuses, aurait dit Armand. Mais Armand était un avocat cynique et carriériste. Irène avait accepté pour la gamine, pour que ses patients ne soient justement pas réduits à des cas plus ou moins intéressants, des exploits de bloc opératoire. « N’oublie pas l’humain » lui disait son père, même si lui aussi s’était laissé embaumer dans sa blouse de professeur par les regards admiratifs d’une horde d’assistants envieux.
Elle était fatiguée. Fatiguée de tous ces jeux de pouvoir et de politique. Fatiguée du règne des apparences. La médecine était sa passion, elle aurait voulu pouvoir consacrer tout son temps à ses recherches. Mais depuis la mort de son père, elle avait été forcée de reprendre le flambeau. Il lui avait alors fallu prouver à ce milieu de machos blanchissants qu’une femme peut être autre chose qu’un joli cul dans une blouse d’infirmière, et à tous ces professeurs obsédés par leurs placements qu’on peut tenir une clinique en optant pour la recherche plutôt qu’en se réfugiant dans l’esthétique et le train train lucratif. Ce genre de coup était donc quasi vital pour « Les Lilas », Armand avait raison.
Elle resta un moment dans sa voiture garée. Le bleu chaleureux de l’océan la reposait. Dans la cacophonie étourdissante de la réception, seules quelques images l’avaient marquée. Le faible sourire épuisé de sa patiente qui ne semblait pas encore tout à fait rendue à sa vie, ce qui était bien naturel à douze ans. Le sourire ému du père, plus touchant qu’un long discours. Et puis un autre sourire, inattendu celui-là. Elle l’avait tout de suite reconnu, grâce aux quatrièmes de couverture. Un visage à la personnalité certaine, bouche sensuelle, nez affirmé. Et surtout ce regard. Gourmand, jouisseur, qui semblait capturer chaque mouvement de vie pour se l’approprier. Un regard qui ne pouvait pas laisser indifférent tant il disait son amour de la vie au-delà d’une apparente dureté des traits, de la coupe de cheveux rase, du cynisme des mots. Élisabeth Moissac était bien telle qu’elle se masquait derrière un style pluriel, une sensibilité attirante capable de livrer des personnages sans les exhiber, de traduire des émotions sans les trahir. Après avoir été séduite par l’écrivain, Irène devait s’avouer troublée par la femme.
Elle se revit lui tendre sa carte, s’entendit réitérer une invitation déjà ébauchée entre deux regards. Bien sûr, elle savait son homosexualité. Élisabeth ne la cachait pas, sans pour autant se faire porte drapeau de la cause. Sa tante l’éludait avec des manières de femme d’un monde plus hypocrite, Irène se doutait qu’elle n’avait pas dû lire un seul des romans de cette nièce un peu encombrante.
Une lesbienne. Et alors ? Pourquoi ne pas reconnaître qu’elle l’avait davantage troublée en quelques secondes que tous les hommes qu’elle avait connus en près de vingt ans. Cette idée l’amusait, même. Elle prit son portable, donna des instructions à la boîte vocale de sa secrétaire. Puis elle laissa encore son regard glisser sur l’étendue océanique, d’un bleu complice.
| Dina MANN |
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