Quand la balle atteindra ma gueule, je serai morte.

Elle a peu de chances de me rater : le canon est à moins d’un mètre, court, large, et la main de l’autre côté ne tremble pas, parce que l’enfoiré à qui elle appartient rêve depuis trop longtemps de cet instant. Alors il va appuyer sur la gâchette et ce sera la fin.

Ma fin.

Je n’entends même pas ses insultes. J’écoute le bruit des vagues derrière la dune. Si je tourne légèrement la tête, j’aperçois l’horizon d’un bleu généreux, souligné par le jaune rieur du sable. Je peux même sentir l’odeur chaude et salée, cette odeur qui efface le goût de sang dans ma bouche.

Alors l’autre con peut bien s’égosiller, je suis heureuse. J’attends sa putain de balle. Et si je ferme les yeux je pourrais presque les oublier tous les deux.

On dit qu’on revoit toute sa vie défiler en quelques secondes juste avant de sombrer. Moi, j’ai l’éternité devant moi. Et dans cette éternité, je ne vois que Nora.

  

Les yeux de Nora ont la couleur d’un soir d’été quand le soleil se glisse à l’horizon comme une promesse de douceur après la brûlure. Ils peuvent s’assombrir sous une menace d’orage, dorer avec malice ou rester d’une limpidité presque douloureuse, mais ils ne trichent pas. Ils rendent toute la profondeur des paysages qu’ils dessinent, et quand ils vous accueillent, on se sent transporté dans des dimensions inespérées comme un voyageur toujours émerveillé.

Moi, je ne veux pas d’autres paysages, pas d’autres voyages. Quand j’ai plongé dans son regard, j’ai su qu’elle était mon unique destination.

Évidemment tout ça peut vous paraître de la littérature, le genre de grand lyrisme que provoquent les moments désespérés. Pourtant même si tout mon avenir tient en un petit morceau de plomb qui va noyer mes rêves dans une purée de cervelle, je ne regrette rien.

Parce qu’il y a des regards beaux comme un baisser de rideaux.

  

Je ne sais plus comment tout ça a commencé...

Peut-être il y a plus de vingt ans, quand une instit du primaire m’a surprise dans les toilettes avec la belle Judith. Je me souviens que Judith avait de bonnes joues bien rondes et des fesses douces comme du coton.

Ça ne se fait pas, avait beuglé la maîtresse, c’est sale !

Paula, à qui on ne la fait pas question histoires de fesses, avait un peu nuancé la chose en précisant que si « ça ne se fait pas » à notre âge et dans ces conditions, par contre rien n’est sale en matière d’amour. J’ai donc grandi en rêvant d’une Judith bien à moi et en me méfiant des donneurs de leçons.

Paula, ma bonne Paula. La vie n’aurait pu me donner de meilleure mère.

J’ai débarqué dans la sienne un soir d’hiver où le client se faisait rare. Avec sa pote Chantal, elle claquait du talon sur le boulevard et ça résonnait bien sinistrement. Les types passaient dans leur bagnole surchauffée, c’était pas un temps à sortir Popaul.

Je crois que c’est Chantal qui a vu la gosse en premier, avec les années l’histoire est devenue notre légende et les détails se perdaient dans les trémolos, enfin ce qui est sûr c’est qu’elle était pas bien vieille, la môme, maigre et pâle comme une camée mais avec un ventre prêt à livrer son cadeau. Bien sûr elle voulait pas entendre parler de toubib, et encore moins d’hôpital, alors Paula l’a ramenée dans sa turne, parce que c’était quand même pas un monde !

Ma Paula a toute une panoplie d’expressions bien fleuries pour embellir les circonstances, et il en fallait  pour raconter la suite : un accouchement comme on en souhaiterait même pas à la mère du Diable, et dans son agonie la dernière prière de la gosse. Paula a promis, a juré même avant de lui fermer les yeux. C’était surtout pour que la pauvre parte en paix, parce que de toutes façons, elle m’a aimé dès mon premier cri, ma Paula. J’étais son cadeau du ciel, après les années de galère, la douleur d’un ventre saccagé par une avorteuse, les illusions échouées sur un coin de bitume. Alors elle a payé l’enterrement de son « ange sacrifié » et nous a construit une nouvelle vie.

Même « à la sueur de ses fesses » c’était une belle vie d’amour, car elle voulait le meilleur pour nous deux. A force d’économies, elle a donc raccroché ses jarretières Prisunic, et acheté un vieil hôtel pour se reconvertir dans la  pension de famille. Le petit café « Chez Paula » recevait des anciens fidèles restés des amis, la pension accueillait des paumés qui trouvaient là un havre et se débrouillaient toujours pour payer leur part. Paula est vite devenue une figure du quartier et moi, sa fille de coeur, j’y ai été élevée selon ses principes d’amour, de confiance, de respect, plus quelques petits trucs toujours utiles dans la vie mais qui ne dérogent pas à sa morale « délestée de bondieuseries et gnangnan pour coincés de la fiole ».

Paula, elle a aussi toujours su lire dans mes silences. Elle ne m’a jamais jugée, entre nous c’est rien que de l’amour. J’aurais voulu pouvoir lui dire « je t’aime » juste une dernière fois...

Même si elle avait plutôt mal commencé, cette vie-là c’était encore du bonheur.

Non, les portes de l’enfer se sont vraiment ouvertes le jour où j’ai croisé le regard de cet enfoiré.

 
 

http://www.itsogay.com